La paix, malgré tout

Homélie donnée à Marcilhac/Célé (Lot),

le 17 juillet 2016

La Paix, malgré tout

Il est un mot qui, vous l’avez noté, scande le passage de l’épître aux Ephésiens entendu en seconde lecture: paix. « Le Christ est notre paix », « Il a voulu rassembler les uns et les autres en faisant la paix », « Il est venu annoncer la bonne nouvelle de la paix, la paix pour ceux qui étaient éloignés, la paix pour ceux qui étaient proches ». La paix, la paix, la paix.

Qu’est-ce qu’un moine ? Le moine, explique S. Benoît, est un chrétienqui cherche Dieu et part à sa rencontre. Il prend l’évangile au sérieux, il prend à la lettre les paroles du Christ. Le Christ est venu apporter la paix, lui aussi. Ainsi, les moines qui ont bâti les murs dans lesquels nous nous trouvons n’avaient qu’un mot à la bouche : paix, pax. Ici donc comme à Moissac, l’abbaye de référence, la devise bénédictine était reproduite partout,à l’entrée de l’église, sur les murs du réfectoire et des couloirs, et, plus important que tout, au fond du cœur de ceux qui avaient choisi d’effectuer dans ce cadre leur pèlerinage sur terre.

Nous avons tendance quelquefois à dépeindre le temps jadis sous des couleurs trop claires, comme s’il avait été plus facile de vivre dans les siècles passés. « C’était bien mieux avant », soupirent les nostalgiques… Allons donc ! Les moines qui choisirent ce lieu, au tournant du IXe siècle, connurent les plus rudes épreuves : famines à répétition, guerres incessantes, déplacements de populations, menaces d’invasions, alors qu’à deux pas d’ici, en Espagne, l’occupation musulmane malmenait les populations chrétiennes, scandales de l’Eglise (déjà !), ruptures culturelles de toutes sortes : non, vraiment, ces siècles de fer respiraient toutes sortes de violences. Les mœurs ne s’adoucirent guère par la suite. Les guerres de religion qui ruinèrent ces bâtiments, la haine du christianisme que professa la Révolution française, les destructions dues aux bombardements ou à la rage des remodelages urbains des deux derniers siècles, furent terribles pour l’architecture religieuse. Il y a quelques mois à peine, nous avons vu voler en éclats sous les coups de l’intolérance culturelle, un chef-d’œuvre de la mémoire de l’humanité, Palmyre la martyre. Mais nos propres ancêtres ne furent guère plus délicats ; rappelez-vous Cluny, la plus grande, la plus belle, la plus prestigieuse abbaye de l’Occident, vendue et débitée comme une vulgaire carrière pour les maisons des alentours !

Eh bien, les moines faisaient le pari que, malgré ces violences, il était possible de bâtir des lieux qui incitaient au calme, au recueillement, au retour à l’essentiel. Ils invitaient, comme il est chanté dans la liturgie orientale, à « déposer là le fardeau du monde » : la paix malgré tout, la paix malgré tout le malheur du monde.

Je tire de cette incursion un enseignement utile pour nous : l’architecture religieuse doit inciter à la paix. Dans ses apparitions pascales, le Christ commence le plus souvent en ces termes : « La paix soit avec vous » (Lc 24, 36 ; Jn 20, 19). Ceux qui se réclament de lui et cherchent à diffuser cette même paix habitent dans des demeures qui la reflètent de mille manières. Le monastère est une maison de paix pour ses propres membres qui, après des activités souvent exténuantes à l’extérieur, éprouvent le besoin de reconstituer leurs forces dans la quiétude. Il l’est aussi pour les visiteurs qui viennent là pour se refaire une sorte de santé spirituelle. Lorsque Abraham aperçoit les trois personnages qui se tiennent à l’entrée de sa tente, il multiplie les gestes d’accueil : « On va vous apporter un peu d’eau, vous vous laverez les pieds, et vous vous étendrez sous cet arbre. Je vais chercher du pain et vous reprendrez des forces avant d’aller plus loin… ». L’exquise hospitalité bénédictine reprend encore aujourd’hui chacun de ces gestes bibliques. L’accélération des rythmes et le stress qui en résulte font des maisons religieuses des oasis de calme et de sérénité à toutes les victimes du mal-être. Il me semble que la vie monastique reste plus nécessaire que jamais en ce XXIe siècle.

C’est cette conviction qui explique notre présence ici. Certes, il serait hasardeux de prévoir que des moines reviennent à Marcilhac – mais pourquoi pas, après tout ? -, leurs pierres seules sont restées, et encore pas toutes. Mais les pierres ne constituent pas des décors neutres ou indifférents, elles parlent vraiment à ceux qui savent les écouter, les ausculter même. Elles sont vivantes. Une foi qui se réclame de l’Incarnation ne peut oublier que l’architecture donne espace et visibilité, chair en somme, à un mode de vie particulier et à l’idéal évangélique. Des propos si souvent entendus tels que « Les pierres ne nous intéressent pas », « Nous ne sommes pas attachés aux murs », « Notre vraie cellule, c’est le monde », au moment où des religieux abandonnent des couvents légués à eux par l’Histoire, ont toujours rencontré chez moi un profond scepticisme et une grande tristesse. Notre corps reste toujours perméable à l’espace où il se meut : dis-moi où tu habites et je te dirai qui tu es.

L’architecture aussi peut être un chemin de conversion. Je lisais récemment que la fameuse Tour du Big Ben, à Londres, symbole de la ville et de l’empire britannique, que nous avons vue si souvent sur nos écrans à l’occasion des dernières élections, a été réalisée par un certain Augustus WelbyNorthmorePugin. Il avait reçu une éducation protestante des plus strictes, mais il s’était converti au catholicisme en étudiant l’architecture gothique de l’église Saint-Laurent, à Nuremberg : « J’ai appris les vérités de l’Eglise catholique, écrivait-il, dans les cryptes des vieilles églises et dans les cathédrales de l’Europe ».

A ce point précis, nous rejoignent les deux femmes de l’évangile. La littérature monastique s’est longuement penchée sur les figures de Marthe et de Marie. En Marie, le Christ soulignait l’antériorité de l’écoute de la Parole de Dieu : c’était bien ce que faisait le moine qui se rendait dans cette église sept fois par jour. Antériorité de la vie contemplative, certes, mais si le monastère n’avait comporté que des Marie, faisait-on observer malicieusement, toute la communauté serait morte de faim. Jésus lui-même, qui appréciait le bonne chère, au dire de l’évangile, avait certainement goûté avec plaisir à ce que Marthe faisait mijoter dans ses casseroles… Quand j’ai été élu pour la première fois prieur du couvent de Toulouse, un frère plus âgé me glissa ce conseil : « Si vous voulez que la communauté vive en paix, soyez particulièrement attentif au chœur et à la cuisine ». La paix monastique rappelle ainsi que Marie et Marthe sont des sœurs quise complètent en s’appuyant l’une sur l’autre.La vraie vie contemplative passe par les tâches les plus simples et les plus concrètes, par les fourneaux de Marthe.La poursuite de la mission de paix de Marcilhac dépend, en somme, de la plus petite obole que vous ferez.

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